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Tout flagada que je suis en ce moment [un mal de tête profond qui ne passe pas, de la fatigue sans doute liée au fait que je n'ai levé le pied que quatre jours depuis septembre dernier alors que l'hiver touche bientôt à sa fin], j'ai eu un peu d'oxygène cette semaine : j'ai distribué les bonnes nouvelles à mon équipe qui m'a, bien entendu, remercié d'avoir octroyé ici une belle augmentation, là de sympathiques primes ... bref, à jouer au Père Noël, il n'est pas étonnant que l'on m'adule. Sauf que si je l'ai fait, c'est que c'est mérité à mon sens.

Aussi, nous avons évoqué le fait qu'il était juste de récompenser les efforts importants réalisés au cours de l'année écoulée qui a conjugué mon arrivée tonitruante et un joli capharnaüm liée ua fait que je bouscule toute l'organisation et les missions de chacun pour y injecter pas mal de transversalité et de souplesse là où les silots étaient bine hermétiques au motif que ce que fait chacun est forcément confidentiel. En réalité, bien sur que non. Donc, fidèle à ma méthode hybride entre le serpent et le chat, j'ai posé quelques bases, pas vraiment laissé le choix en faisant mine d'écouter et imprimé ma vision consistant à en demander un peu plus que le ronron un peu suranné que j'ai trouvé en arrivant. Mon coach n'arrête pas de me le dire : "On vous a fait venir pour ça, pas pour vos compétences techniques !"
Dans cette mesure, et puisque le résultat a été atteint, pourquoi mégoter et en garder sous le pied alors que je suis le premier à dire que la confiance et la motivation en se décrètent pas ? Bah voilà ... Cependant et afin de border mon avenir, j'ai toujours assorti mon discours d'un "c'est normal" de bon aloi mais en ajoutant qu'il y a là aussi le gage de la confiance que je porte à chacune des composantes de mon équipe étant précisé que les arbres ne montent pas au ciel.

Ah la la ... "les arbres ne montent pas au ciel", en voilà un truc que l'on entend partout et auquel j'adhère particulièrement en ce moment.
En effet et nonobstant le fait que je participe d'une société dont je ne suis pas le dernier à dénoncer les effets pervers sinon toxiques [j'en suis même un rouage], cela me saute aux yeux depuis des années et la crise sanitaire ne fait que révéler avec davantage de contraste cette idée que la performance érigée en dogme incontestable n'est peut-être pas la mère des malédictions précipitant tout le monde dans le fossé, mais elle est un sacré problème. Cette nouvelle religion du toujours plus, tu peux la décliner partout tant tu en as été biberonné depuis l'enfance où rien qu'à l'école, on te demande de te dépasser en permanence, de progresser en oubliant que le monde est régi par une logique de courbes cycliques induisant des ascensions et des descentes. Ces cloches répugnent les optimistes mais elles sont pourtant essentielles, physiologiques, naturelles voire même salutaires ... précisément parce que les arbres ne montent jamais au ciel.

Si l'on me fera la grâce épisodique de la maturité à ce sujet, la tendance est néanmoins lourde pour ce qui me concerne. Le culte religieux de la performance devient quelque chose auquel je passe de l'absence d'adhésion à la répulsion. Parce qu'en fait, tout est sujet à performance [dit le mec qui mesure tout ce qu'il fait, jusqu'à son sommeil profond]. J'en discutais récemment avec quelqu'un en pointant du doigt le fait que même la sexualité est mesurée non pas au plaisir qu'elle procure mais à raison de métriques froides et commerciales : nombre de partenaires, longueur en centimètres, likes sur une sextape, revenus d'un Onlyfans ... c'est vertigineux parce qu'en définitive, en la matière, tout n'est pas objectivable ou, au moins, tout n'a pas besoin d'être ramené à un critère d'évaluation.

Le corollaire de tout cela, c'est précisément l'évaluation rendue systématique de tout pour tout. Tu regardes un film à la télé, on te demande si tu as aimé et quelle note tu mettrais. Tu fais appel à un service client, tu as un questionnaire d'évaluation derrière. Ton boulot est même criblé de critères d'évaluation multiples et nombreux. Bref, tu baignes continuellement dans des évaluations censées rendre lisibles et acceptables les injonctions à la performance : une mathématisation de la vie en quelque sorte qui est omniprésente et oppressante d'autant que la courbe en forme de cloche guette tout le monde, avec la descente inévitable qui s'en suit. Certaines sociétés acceptent davantage l'échec ou la régression. J'ai l'intime conviction d'appartenir à une société qui fait semblant de le tolérer mais impose de ne jamais y céder sauf à devoir supporter d'être déclassé, marginalisé ou carrément sortir du groupe des winners qui croient encore que les arbres montent au ciel. C'est la fameuse théorie des insiders et des outsiders ...

Bref, je n'en peux plus de cette dictature de la performance, du toujours plus, de l'accumulation. Même dans des jeux [qui reposent uniquement sur le mécanisme de performance], cela devient irrespirable alors que je les utilise pour m'évader précisément ! 
La crise actuelle serait l'occasion inespérée de repositionner certains curseurs pour dégonfler l'exigence de performance. J'ai déjà compris, comme toi, que la priorité sera mise ailleurs hélas. Avoir voulu, l'année dernière, mettre en place un Covidomètre me donne finalement le vertige rétrospectivement ... à plus forte raison quand tu baignes tous les jours dans des métriques de personnes contaminées et autres. Les arbres ne montent pas au ciel, c'est certain et c'est heureux. Je sais au fond de moi que je suis en train de décrocher de tout cela ...

Tto, qui préfère regarder le ciel plutôt que de voir des arbres lui gâcher la vue