Le_ons_de_t_n_bresUn mercredi matin, presque comme les autres. L’atmosphère est acre, lourde et vérifie cette empirique constatation que chacun a fait : il y a toujours un peu de calme avant la tempête. Dehors, le soleil brille. Mon frère est entrain de jouer, mes parents se sont isolés. Des affaires de grandes personnes … des sujets tellement importants qu’ils méritent forcément d’y adjoindre une gravité sur-jouée.

Je me souviendrais toute ma vie de ces minutes. Elles ont déterminé tout le reste.
Une porte claque. Des pleurs rauques, des cris stridents. En bas, deux enfants se regardent avec incrédulité … Mon frère et moi sommes finalement étonnés sans l’être vraiment.
Chaque seconde pèse et passe avec la lenteur sadique qui les fait devenir presque éternelles. Chaque grain de sable du sablier s’écrase avec lourdeur … les battements de mon cœur s’entendent davantage … la pression se fait plus étouffante.
Il va forcément se passer quelque chose …

Mon père descend les escaliers. Il est anormalement chargé. Ce sac bourré, ce sac qui dégueule de certaines de ses affaires que je reconnais … mais que se passe-t-il ?
Ma mère le suit, hagarde, fébrile, bouleversée … jouant de tout ce que le désespoir offre pour arracher une clémence, un répit … une sorte de « encore deux minutes Monsieur le Bourreau, laissez-moi encore quelques instants ». Un refus obstiné de la capitulation devant l’impensable pourtant inéluctable …

Oui, encore quelques minutes Monsieur le Bourreau. Dans une poignée de minutes, je vais perdre mon enfance, mes rêves, ma vie innocente si calme et douce, mes illusions naïves. Dans quelques instants, c’est à un douloureux voyage que je suis convié de force.
Ils s’enferment dans la cuisine. Celle-ci est tellement mal insonorisée que l’on entend tout, comme si l’on était dans le placard du bas. Je distingue aisément la douleur, la brutalité, la souffrance, les déchirures. J’assiste, avec stupeur et par cloison interposée, au naufrage inexorable.

Par réflexe, je m’éloigne. Mon frère est resté dans la salle à manger, il est devant la télé. Moi, je trouve refuge dans le couloir de l’entrée, une sorte de corridor très haut de plafond, sombre … crépusculaire. Les carreaux en terre cuite du sol sont froids. Les sanglots redoublent, la porte s’ouvre.

Il est 11h30 et quelques poussières. Mon père passe devant moi. Il me regarde. Son visage est dur, fermé. Ses yeux n’offrent plus aucune tendresse, même à moi son fils qui n’y est pourtant pour rien.
« Je m’en vais. Je reviendrai peut-être vous voir de temps en temps. Si tu tiens le coup, tant mieux pour vous. Sinon, vous êtes foutus. Moi, je m’en vais. »
Il se tourne. Ma mère hurle derrière moi, s’effondre de chagrin sur le sol froid, mon frère est sur le pas de la porte du salon, incrédule. Je suis figé, atterré et je le regarde partir, pétrifié par ce que je viens d’entendre.
Le temps pour lui de prononcer les paroles assassines que tu viens de lire, j’ai changé de vie … Je ne suis plus le petit garçon d’il y a moins d’une minute. Plus effroyable que dans n’importe quel conte de fées diabolique, je viens de grandir d’un coup. Mon père vient de démissionner avec la lâcheté égoïste la plus abjecte et la plus impardonnable.
Je suis le récipiendaire du gouvernail d’un bateau ivre qui coule, ma famille ou ce qu’il en reste. Par élimination, c’est donc moi à qui il revient d’éviter l’immanquable naufrage que deux adultes aveuglés par la rancœur auront provoqué. Moi, que rien ne devait autoriser à cela, moi qui n’aie rien demandé même pas à jouer un quelconque rôle de cette pièce sinistre et obscène qui ne peut concerner un jeune garçon qui n’a pas encore soufflé la dixième bougie de son gâteau d’anniversaire …

Dans quelques minutes, il sera midi. Mon enfance est terminée. Je suis déjà un adulte sans m’en rendre compte, sans disposer des défenses accompagnant une telle position. Mon calvaire commence. Le chemin de croix sera pénible.
Je viens de recevoir mon premier commandement : on est toujours trahi que par les siens.