SVDR

"Mais si, tu dois t'en souvenir ... tu l'as croisée quand tu étais petit."
Avec des phrases comme celles-là, j'en connaitrais du monde et pourtant non, en pénétrant dans sa petite maison de ce village de 250 âmes au fin fond du Perche, le visage de cette femme de 91 ans ne me disait rien.

En revanche, l'inverse n'était pas de rigueur puisque lorsqu'on m'a présenté à elle, elle a tout de suite expliqué que je ressemblais à mon oncle.
Après que tout le monde se soit esclaffé, j'ai concédé qu'une hérédité ne peut être niée contre l'évidence : j'ai le nez, la bouche, la couleur de cheveux et la corpulence des mâles de ma famille du côté maternel. J'appartiens à cette tribu et, malgré toutes les distances prises, je n'éprouve à cet égard aucune honte.
C'est surtout qu'elle m'a tout de suite comparé à cet oncle qui était barbu lorsqu'elle l'a côtoyé ... et il se trouve que je le suis également, ce qui ne fait que renforcer l'assimilation.

Voilà plus de deux ans que j'avais donné mon accord pour que nous allions là bas ... que je retourne fouler des terres que j'ai bien peu arpenté et qui sont pourtant le berceau familial de ma grand-mère maternelle, celle que je n'ai jamais connue puisqu'elle est partie presque trois ans avant que je n'arrive. Les recherches généalogiques aidant, j'ai défriché cette partie de l'histoire, j'ai mis des noms sur des visages retrouvés sur tant de photos de mariage austères ou de scènes de vie d'antan. du coup, j'accepte toujours d'aller à la rencontre de celles et ceux qui peuvent encore apporter quelques éclaircissements sur un passé qui s'enfonce chaque jour davantage dans le crépuscule de l'oubli. C'est précisément pour combattre cet inexorable pénombre que je m'attache à éclairer tout cela avec des recherches modestes auxquelles je ne parviens pas à consacrer le temps nécessaire.

Dans cette petite maison, j'ai été pris par l'émotion [rassure-toi, j'ai consciencieusement tout masqué] parce que j'ai pénétré dans l'univers d'une femme de 91 ans, qui a connu tant de monde que j'identifie et qui est la dernière survivante d'un passé dont j'aimerais tant qu'il me soit révélé. Surtout, je ne m'attendais à autant de vivacité de la part d'une femme qui a vécu tant de choses et dont l'œil est toujours vif, la répartie acérée et l'esprit alerte.
Forcément, elle est impotente parce que condamnée à vivre dans un fauteuil puisque ses jambes ne la portent plus [sa jambe droite l'ayant lâchée depuis des dizaines d'années], l'âge aidant elle a du mal à entendre tout ce qui se dit mais la tête est toujours là et cela m'a ému.

Loin de m'apprendre grand chose, elle a surtout confirmé ce que son fils m'avait indiqué et je l'ai regardée interdit, tout subjugué que j'étais de voir la somme d'une vie devant moi. Cela me fait ça à chaque fois. J'ignore si c'est le deuil d'avoir perdu ma grand-mère à l'âge de cinq ans mais je suis toujours autant attiré par les personnages âgées, par leur savoir, leur bon sens et surtout les enseignements tirés de leur expérience. Oui, j'aime tant contempler la démonstration du temps passé et voir, au fond, ce qui reste une fois qu'on a mis de côté tout le reste. Parce que la vie, c'est finalement cela : au bout du compte, qu'est ce qui restera ?

Dans son fauteuil lorsqu'elle nous a vu pénétrer chez elle, dans cette pièce où toute son existence est désormais concentrée [puisqu'elle y mange, dort et regarde passer le temps] avec photos et petits effets, j'ai vu la somme d'une vie, j'ai observé un destin dont je sais qu'il n'a été un long fleuve tranquille puisqu'elle a failli mourir plusieurs fois mais qu'elle est encore là et, aussi, j'ai vu une femme qui malgré tout cela, s'apprête encore et est demeurée coquette.

"Ah ça, ça c'est sur qu'il est de la famille ce jeune homme" m'a-t-elle lancé plusieurs fois. Ma mère lui expliquant que telle ou tel était décédé depuis quelques années, la philosophie d'un tel âge permit d'entendre "Ah bien, c'est le temps qui passe ça" ... puis me fixant à nouveau "Vous avez vraiment une ressemblance avec lui [mon oncle] mais c'est dommage, on n'a plus de nouvelles depuis tant d'années ... ça doit faire trente ans. Il viendrait ici, je ne sais pas si j'aurais envie de le voir ... je ne le reconnaitrais peut-être même pas. Oui ce n'est pas la peine qu'il vienne." toute amère. Lui montrant une photo de cet oncle précisément, elle s'est écriée "Ouh la la qu'il est moche maintenant !!" Puis me regardant, elle articula une flèche en me disant "Oui, ce n'est vraiment pas la peine qu'il vienne" en rigolant.

Nous ne sommes pas restés longtemps pour éviter de la fatiguer.
Ce voyage chez son fils au cours de cette journée a permis de nouer des liens que je pensais ne jamais pouvoir nouer parce que cette branche est assez éloignée de la mienne mais j'avoue en être heureux. Et ... j'ai eu mon lot d'émotions ...

Tto, qui se connaît par cœur