Jusqu’à Blaise Pascal, le hasard désignait ce qui se produit en dehors de tout dessein humain ou divin et de tout ordre stable. Après lui, on a cherché à préciser de façon constructive ces trois types d’exclusion, ce qui amène à définir les événements merveilleux, les événements aléatoires et les événements accidentels. Chacune de ces trois démarches a évidemment ses avantages et ses inconvénients. La première rend compte de tout ce qui étonne, mais écarte la liberté et le miracle ne permet ni vérification, ni prévision, ni décision. La seconde permet des prévisions et des vérifications expérimentales, mais son emploi ne peut se généraliser sans entrer en conflit avec le déterminisme, qui la considère comme une illusion. La troisième explique beaucoup de choses par la rencontre de séries causales indépendantes, mais ce faisant elle exclut toute finalité. Donc voilà, rien qu'en disant cela, tu vois bien que tout se complique alors qu'on parle de hasard presqu'avec banalité mais il faut donc faire très attention à ne pas confondre disent les philosophes..

hasard

J'en discutais récemment avec quelqu'un qui me confiait être un peu paumé au sujet de ce qu'il envisageait pour lui, et finalement que s'en remettre au hasard ne serait pas pire ... probablement moins décevant. Il faut dire que le hasard c'est pratique et quasiment déresponsabilisant surtout si l'on parle du merveilleux qui semble surgir sans qu'on l'ait souhaité ... une parabole du destin [funeste concept qui autorise à tous les raccourcis]. Quant il s'agit de l'aléa pur, c'est encore mieux : on parle de fatalité tant l'aléa est fort. Ça tombe bien, ça vaut pour les accidents.

Tout ça pour dire quoi ? Que je répugne à souscrire à l'idée de destin, de fatalité mais je n'en rejette pourtant pas celle du hasard [qu'il s'agisse de l'acception ante ou post pascalienne] qui demeure, à mon sens et sans les nuances précitées, le concept même du fortuit. Sauf qu'au même titre que l'absence de style fait style, hors de tout dessein, il y a tout de même des externalités indirectes ou sourdes qui conditionnent ce que l'on croit procéder du hasard. Soyons clair : cela me rassure parce que cela me convainc que j'ai tout de même une relative maîtrise sur ce qui m'arrive ou me concerne. Oui oui, tout est relatif en la matière ...

En touchant du doigt ces concepts si peu rationnels auxquels on essaye toujours d’instiller un peu de cartésianisme, je me rendais bien compte que mon interlocuteur semblait dubitatif, sous empêtré dans ses doutes et le brouillard persistant dans la mesure où rappeler que l'on est toujours maître de ses choix n'aide pour autant pas à les faire.
Alors, j'ai pris un peu de recul et je me suis demandé si cette théorie qui me plaît tant était congruente avec ma propre vie. Et là ... 

Pour chanceux qu'on m'explique que je suis [parce que j'ai gagné en jouant au tiercé la première fois, en l'ayant dans l'ordre, parce que j'ai une chance insolente aux jeux], j'ai regardé tous les choix qui furent les miens et que l'on pourrait croire qu'ils furent dictés par le hasard. Pourtant non ... je ne crois pas vraiment qu'il y avait un aléa en achetant ce "GaiPied" alors que j'avais 15 ans : j'avais surtout envie de comprendre à quoi répondait ce corps qui était le mien. Je simplifie peut-être en expliquant que je ne sais pas pourquoi je me suis inscrit pour faire des études de droit ... sauf que la petite voix intérieure me disait "Fais ça, tu t'en sortiras toujours et cela te servira". Quand je me suis bougé pour expliquer à Zolimari qu'il était l'homme de ma vie alors qu'il en doutait, que j'ai changé toute ma vie pour lui, ce n'est pas un pari ni le hasard, c'est que je le savais. Donc oui, c'est congruent même si je ne vais pas forcément te dire que c'est aussi limpide pour tout.

Au delà du hasard, je crois surtout que ce que certains dénoncent comme un défaut est en réalité une qualité : il faut savoir être opportuniste. Et clairement, je suis très opportuniste en agissant de façon à pouvoir en bénéficier lorsque les circonstances seront propices. Je ferme peu de portes mais quand je les ferme, elles le sont durablement parce qu'en plus, je suis persuadé qu'elles ne pourront plus rien m'amener de positif. On dit de moi que je calcule et que je suis machiavélique, oui bien sur ... mais précisément, si je calcule, je ne m'en remets donc pas au hasard. De plus, cette impression de manipulation extrême est très exagérée ... je fonctionne aussi beaucoup à l'instinct. Mais clairement, je ne joue pas "tapis" pour tous les choix qui se présentent à moi, c'est même très rare que je m'en remette au hasard [j'ai le jeu pour cela et, comme le dit ma mère, je prends des risques inconsidérés aux jeux parce que je ne les prends pas tant que cela dans la vie et parce que je sais que je suis chanceux].

Après, si je crois beaucoup aux opportunités qui se présenteront ou pas, je cultive la politique des petits cailloux. Je dépose ici et là des petits cailloux qui se rappelleront à moi un jour. Ainsi, le hasard fait les choses sans que je sois certain qu'elles seront bonnes ou mauvaises. Quand je vais en Nouvelle-Zélande, je sais intérieurement que c'est le pays dans lequel je veux vivre. Pareil pour l'Islande et c'est une pierre pour le futur ou pas. Mais si la possibilité m'en est donnée, le petit caillou que j'ai déposé là bas sera déjà suffisant pour s’arrimer. Si je bouffe du sable par kilos en ce moment à m'en faire souffrir, c'est aussi parce que je sais que c'est le passage obligé pour l'étape d'après qui va venir, comme est venue la page qui s'est présentée quand j'ai quitté la World Company. Idem quand j'ai quitté Valentine avec laquelle j'étais heureux, beaucoup ont cru que je me jetais dans le vide en pulvérisant tout ce que j'avais construit en dix ans. Oui bien sur, j'ai défoncé ma vie d'hétérosexuel exemplaire mais crois-tu vraiment qu'il y ait une part de hasard là dedans ? Bien sûr cela aurait pu mal tourner ou moins bien se passer, mais la chance sourit aux audacieux qui prennent leurs risques quand il le faut et en récoltent les fruits. C'est précisément ce que je fais :  j'évalue mon risque, je mets les atouts de mon côté [là oui, je calcule] et je fonce. C'est le hasard si tu veux qui me donne le signal mais tout est prêt avant ... et depuis longtemps.

Finalement, le hasard n'a jamais trouvé autant de place qu'ici où j'écris sans savoir qui réagira, qui osera m'écrire directement, qui prendra mal quelque chose qui n'avait pas vocation à heurter ... Quand j'ai écrit mon bille sur le fait que mes cheveux roux me posaient un problème, est-ce que j'avais pensé que Matoo réagirait et que s'en suivraient des années d'un dialogue complice ? Est-ce que je savais il y a plus de quinze ans que je trouverai ici un ange gardien et des amis fondamentaux ? Est-ce que je pensais que ce je raconte, aujourd'hui encore, avait suffisamment d'intérêt pour décider plus d'un million de lectures ? Bien sur que non, là je laisse le hasard me surprendre. 

Gabriel Tarde résume assez bien les choses : "le hasard, c'est l'involontaire simulant le volontaire". Je pourrais presque ajouter que le hasard, c'est l'involontaire stimulant le volontaire.

Tto, qui croit aussi comme Jérôme Touzalin qu'il "n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous qu'on ne sait pas lire"