manager

"Ça me manque" ... voilà ce que la nouvelle quinquagénaire m'a dit ce matin quand je l'ai appelée pour lui souhaiter un bon anniversaire.

Nous avons travaillé cinq années, nous avons beaucoup rigolé, beaucoup géré de problèmes et surtout elle a confirmé mon intuition [à laquelle je devrais toujours me fier, tant elles ne me déçoivent jamais] : c'était la bonne personne pour moi.

C'est une règle : je n'ai jamais suivi une formation de manager de ma vie mais pourtant, je crois que je sais faire naturellement. J'en suis d'autant plus certain que, lorsque les circonstances sont extrêmement compliquées comme actuellement, je me débrouille comme un poisson dans l'eau. Lorsque j'ai recruté celle que j'appelé la femme de fer, elle voulait tout plaquer et moi j'avais besoin de retrouver confiance dans celle qui devait m'épauler, après avoir bossé plus d'un an avec quelqu'un qui n'en foutait pas lourd et me cachait les conneries et oublis qui étaient les siens. Sans confiance, je ne suis rien et quand elle est rompue, c'est quasi irréversible.

La femme de fer qui allait devenir mon assistante, je l'avais remarquée très vite quand j'étais arrivé à la Compagnie chérie. Fière et avec une posture altière comme les femmes antillaises savent l'avoir, elle avait aussi cette voix douce et ce regard bienveillant que je lui connais encore. J'ai bâti des ponts vers elle doucement mais surement au point qu'au moment où j'ai fait savoir que j'avais besoin d'elle, elle a rapidement accepté nonobstant les précautions d'usage parce que je la faisais changer de métier. Il faut dire aussi qu'on lui avait dit que j'étais horrible, très exigeant et qu'il ne fallait pas être susceptible. Je ne renie rien, sauf peut-être d'etre horrible. Surtout, j'ai conclu avec elle un pacte : si elle se plantait, je me plantais. En revanche, si on réussissait, on allait clouer le bec à toutes les pintades autour qui pariaient déjà sur le fait que cela ne tiendrait pas deux mois. Je suis parti, appelé à d'autres fonctions, cinq ans plus tard en ayant fait grandir celle qui pensait ne rien valoir, lui redonnant confiance et lui prodiguant toutes les bassesses possibles dont je suis capable, elle me dit encore que je suis un excellent professeur de stratégie et de sales coups.

Oh certes, ça a frité, elle a parfois mis un peu trop de piment à mon goût ou été trop jalouse [à me faire des crises parce que je disais bonjour à une assistante qu'elle n'aimait pas dans les couloirs] mais je retiens de ces cinq années passées avec elle le fait que je l'ai fait renaître, que je lui ai redonné la confiance et l’envie de se dire qu'elle était capable. Surtout, elle m'a confirmé une chose : on ne peut bien manager que si l'on écoute ceux que l'on dirige, que si on donne des perspectives à ceux qui en réclament.

Elle me tend encore la perche pour que je la récupère dans ma nouvelle équipe, que je lui donne de nouveaux challenges et de nouveaux surnoms ... Même en soufflant ses cinquante bougies aujourd'hui, elle me dit que le fléau de bureau que je suis qui râle sur les femmes qui mettent des bottes, qui la compare à Alexis Carrington avec ses yeux de chat, qui me moque d'elle quand elle se plante ... tout cela lui manque et qu'elle aimerait bien remettre le couvert parce qu'on se comprend.
Oui, elle a raison : on se comprend beaucoup, naturellement et la confiance est forte entre nous. Je ne ferme jamais aucune porte sauf quand je sais que c'est fini. Avec elle, elle est non seulement ouverte mais peut-être grande ouverte parce que je la sais dévouée. Je sais aussi qu'elle me protégera toujours parce qu'elle me trouve brillant [je récuse inlassablement cet adjectif, sauf quand je transpire], je sais enfin qu'elle me décode très facilement au point que je ne peux pas trop lui cacher quand je vais mal. "Tu te réalises dans le conflit" m'a-t-elle toujours dit. Ce n'est pas vrai mais ce n'est pas faux non plus. Elle rigole encore des pièges que je lui tendais, des remarques vachardes que je lui envoyais devant tout le monde pour la faire réagir ... elle m'a toujours dit que je savais rendre les choses agréables parce que je la considérais toujours.

Avec ma nouvelle équipe, je fais pareil et, en quelques mois, l'ambiance a diablement changé. De la pesanteur hiérarchique que j'ai trouvée en arrivant, nous en sommes aujourd'hui à nous envoyer des GIFs cinglants, et passer du temps à échanger sur des sujets qui me permettent de mieux les connaitre. C'est d'autant plus important en ce moment que la relation est dématérialisée.
Mes collaborateurs et trices m'aiment bien ... sauf quand je sais d'emblée que cela ne va pas le faire. Au surplus et c'est le signal que m'envoie les demandes consistant à parler des ambitions de chacun, il y en a plein qui veulent bosser avec moi. Comme quoi, je ne dois pas être si horrible ... mais la femme de fer aura peut-être la priorité même si elle sait qu'elle ne sera pas à la fête et que je suis toujours autant exigeant. En même temps, à cinquante balais, elle a l'expérience ...

Tto, man-ager