Oser les larmesIl est parfois vain de trouver des mots qui résument mieux ce qui l'est déjà. Dans la comédie musicale "Mistinguett" [de bonne facture malgré son succès des plus discrets], il y a une chanson qui tourne dans ma tête depuis hier soir.

Larmes, c'est à vous que je parle,
Vous restez sur vos gardes, souvent
Venez de temps en temps

Larmes, vous encombrez mon âme
Si vous baissiez les armes,
Tout serait moins blessant

Larmes, c'est vous que je réclame
Votre orgueil me fait mal, plus fort
Au dedans qu'au dehors

Larmes, ne tentez pas le diable
N'attendez pas le drame
Pour soulager mon sort

Allez coule, vas-y sur mes joues roule,
Essaie de noyer mon chagrin
Coule, autant que je suis saoul(e),
D'avoir un cœur qui se retient

Mes yeux regardent en face
Je veux que rien ne passe
Je ne suis pas de glace
Au fond je pleure.

Mistinguett chante cette chanson dans la comédie musicale alors qu'elle est en proie à la tristesse profonde de sa situation et l'inexorable de son sort que l'on connaît bien.

Pourquoi diable ai-je pensé à cela hier soir ?

Zolimari a souhaité regarder un film que j'ai vu il y a douze ans, en salles, "Le premier jour du reste de ta vie". Je me souviens être sorti de la salle chamboulé et hier, ça n'a pas raté : idem. C'est simple, à partir du décès du grand-père, je pleure quasiment à chaque plan.

Au delà du fait que le film aura suscité une discussion mettant en lumière le fait que Zolimari et ton serviteur vivent sur deux planètes différentes [ce sera le sujet d'un prochain "Les contraires s'attirent"], ce film m'aura encore une fois démontré une chose : je suis une vraie madeleine.

Ce qui m'interpelle, ce n'est pas que je pleure. Ce qui m'interpelle, c'est que cela fait exactement douze ans que c'est à ce point. Pour autant que je m'en souvienne, j'avais assez des doigts de mes deux mains pour compter le nombre de fois où j'ai pleuré : la fois où l'on m'a accusé à tort de triche à un examen, la fois où je me suis fait un traumatisme crânien, la fois où mon père m'a demandé de choisir s'il fallait faire exploser son mariage, la fois où ma tante chérie est décédée, la fois où je me suis fâché avec ma mère un soir de premier de l'an et où elle avait été blessante, la fois où j'ai compris qu'il allait falloir que je rompe avec la solitude qui était la mienne. Pourtant, les attaques frontales par lesquelles j'ai entendu "Tu me gâches ma vie", "Tu n'es plus chez toi ici [en parlant de la maison de mes parents]", ou lorsque j'ai lu des choses immondes sous la plume de celle que j'avais prise pour ma meilleure alliée dans la vie ... tout cela ne m'avait pas fait pleurer. Même lorsque mon père interna ma mère, je n'ai pas pleuré en la regardant retourner dans sa chambre avec ses yeux m'implorant de l'en sortir. Rien, pas une larme.

Il aura fallu que Zolimari me plaque un soir de novembre 2008, par téléphone pour que je commence à pleurer pendant trois jours quasiment sans m'arrêter. Et depuis, la sensibilité exacerbée qui est la mienne provoque des torrents lacrymaux dont je ne parviens pas à juguler les effets ni la force. Sans vraiment le faire complètement parce que je m'en cache encore [notamment hier soir], je pleure même pour des choses qui ne sont pas tristes. Les films, c'est redoutable et même un Disney suffit à me mettre en vrac. C'est même automatique dès lors que ce que je vois à un résonnasse dans ma vie. Du coup, les rapprochements parents/enfants, les pertes d'un être cher ou encore l'abandon même [et surtout] s'il concerne un animal et là, c'est le jackpot.

Comment suis-je passé du rien au quasiment tout ? A la faveur du choc traumatique d'avoir risqué de perdre celui que je sais être l'homme de ma vie. Et pourtant, tout le monde ignore à quel point je suis sensible de la sorte. Parce que si j'ose les larmes vis-à-vis de moi-même, c'est encore autre chose que de le faire aux yeux de tous. Autre chose mais pas impossible, fin septembre dernier, le seul fait de me demander comment j'allais a provoqué dans mon bureau le fait que j'ai fondu en larmes [inédit au travail].

Mon coach m'a dit il y a peu que j'étais très sensible et que si j'avais une chose à travailler, c'est certainement cela. Sauf que je n'entends pas me barricader à nouveau dans l'assèchement des larmes, le monolithe émotionnel ou une quelconque insensiblerie. Oui mais voilà, des films comme celui d'hier soir me balayent [a fortiori lorsque je passe le wikende à scanner des photos de famille où je croise des visages partis depuis plusieurs années]. C'est d'ailleurs quelque chose que j'avais anticipé : je savais bien que, regardant "Le premier jour du reste de ta vie", j'allais beaucoup pleurer [et, à l'évidence pour autant que je m'en souvienne, beaucoup plus que lors de la sortie du film]. Pour avoir davantage pleuré qu'en 2008, j'infère donc que cet état ne s'arrange pas et s'accentue même. Il faut dire que le film balaye tout ce qui a de l'impact sur moi.

La question n'est finalement pas de savoir si c'est bien ou mal que je pleure souvent et pour les mêmes choses. La question est de savoir si cela me soulage. Je pense que je suis soulagé, finalement, d'avoir un cœur qui ne se retient plus, d'affronter les éléments rémanents de chagrins enfouis trop longtemps et qui remontent avec la force du geyser crachant ce qui vient de si profond. Peut-être faudra-t-il que j'ose vraiment les larmes et que j'affiche cela ouvertement lorsque je regarde un biopic, quand certaines paroles me balayent ... il faut encore que j'arrive à concilier cela avec l'image forte [qui n'est pourtant pas incompatible] que je renvoie et à laquelle je suis encore très attaché, notamment aux yeux de Zolimari comme de ceux qui pourraient voir, dans cette sensibilité [qui n'est pas de la sensiblerie], une faille condamnant la robustesse dont je suis par ailleurs capable.

Tto, llorando