Au revoirOn a toujours tort d'insulter l'avenir et de croire que l'Histoire se fige. Le Président Giscard d'Estaing est une nouvelle illustration de ce qu'ont connu Mitterrand et Chirac à leur tour : conspués lorsqu'ils étaient en fonction, c'est le trépas qui aura mystiquement changé la donne et fait apparaître toute la dimension qu'il fallait conférer à leur parcours. C'est ainsi, les français adorent encenser ceux qu'ils ont détesté.

"Les français n'ont rien compris" avait lancé Giscard en 1981, sur le Mont Athos, tandis qu'il accomplissait une retraite spirituelle avec un photographe de Paris-Match. L'incrédulité le succédait au vertige d'avoir perdu contre Mitterrand, une blessure qui ne se refermera jamais dit-on chez ceux qui le côtoyaient. C'est peut-être un autre diagnostic, plus lucide, qu'il aurait convenu de faire : les français ne l'ont pas compris.

Véritable homme d'Etat, Giscard d'Estaing est le premier président de la Vème République qui ne soit pas gaulliste. En cela, une page se tourne. Au surplus, il est le premier président de crise puisqu'il se prendra deux chocs pétroliers et un quadruplement du chômage pendant son mandat. Il est enfin le premier président que la presse aura déstabilisé. La suite d'une très longue série ... peut-être parce que Giscard d'Estaing [bien qu'ayant participé aux opérations militaires de la Libération] apparaissait, comme beaucoup de ses successeurs sauf peut-être Mitterrand, comme un homme d'après le Second conflit mondial, un homme du redressement. En cela et parce qu'il fit tout pour apparaitre comme neuf, il n'était pas auréolé de l'onction de la victoire de 1945 comme De Gaulle ou Pompidou ... cela sanctifie beaucoup moins.

Pourtant, on aurait tort de ne voir en Giscard d'Estaing qu'un homme grand par la taille mais petit par son bilan. Revendiquant une partie du monopole du cœur à Mitterrand en 1974, il aura imprimé toutes les réformes sur lesquelles la société française vit encore : l'interruption volontaire de grossesse, le remboursement de la pilule, le divorce par consentement mutuel, la première loi sur les violences conjugales, la majorité à 18 ans, le collège unique, la réforme de l'audiovisuel ayant conduit à la création des chaînes TF1, Antenne 2 et FR3 ... A cela, il convient d'ajouter les efforts européens qui auront conduit à l'arrivée de la monnaie unique au travers du serpent monétaire européen, les prouesses technologiques lancées sous son septennat comme la fusée Ariane ou encore le TGV. Culturellement, je n'oublie pas le musée d'Orsay.

Oui mais voilà, la politique est cruelle pour les perdants, pour ceux qui ont cru trop vite qu'ils pouvaient s'affranchir avec une noblesse [un peu factice puisque la particule des Giscards a été achetée dans les années 1920] qui n'était plus moderne mais créait un déphasage de plus en plus irréconciliable. C'est d'ailleurs l'un des traits marquants de Giscard d'Estaing que de n'avoir pas compris que ses fulgurances intellectuelles ne pouvaient être partagées par tous si l'on n'y ajoute pas l'explication et l'adhésion. Ce travers jupitérien, que l'on rencontre aujourd'hui encore avec l'actuel locataire du Palais de l'Elysée, est toujours générateur d'incompréhension, de rupture et de sorties de route [et je ne parle pas de l'accident avec le camion de laitier de 5h du matin ...]. Il emportera également le dernier projet de Giscard d'Estaing : la constitution européenne.
Giscard d'Estaing avait compris beaucoup de choses mais pas que l'on ne puisse pas l'aimer, lui qui, pourtant, avait été élu de justesse après la mort de Georges Pompidou en mai 1974. C'est d'ailleurs cette incompréhension qui lui fera tant de tort avec l'affaire des diamants [dont on rigole bien aujourd'hui à la lumière des troubles judiciaires de Claude Guéant, Patrick Balkany et consorts]. Cette supériorité intellectuelle, affichée et revendiquée, est finalement rassurante pour les français mais a postériori ... après qu'ils aient choisi de sanctionner, qu'ils se soient défoulés et qu'ils aient brûlé la statue du commandeur.

Alors oui, les stratégies de Marie-France Garaud, les ruptures avec Chirac [avec lequel il doit à présent cohabiter pour l'éternité], l'escroquerie des avions renifleurs ne sont que l'écume des choses qui restent collés aux basques d'un bilan que l'on pourrait apprécier de manière moins caricaturale [d'autres conserveront le Fouquet's et le yacht de Bolloré]. Valéry Giscard d'Estaing introduisit, avec fracas et beaucoup de ratage, néanmoins une changement d'époque. Les femmes furent émancipées de façon incontestable et il joua, à s'en brûler les doigts, avec la communication politique [qui était beaucoup plus statutaire avec ses deux prédécesseurs]. Deux mouvements majeurs qui sont aujourd'hui encore centraux.

Ainsi donc, avec le catafalque de Giscard d'Estaing, s'en va cette époque des années 70 d'une France revigorée par la croissance économique et qui a tenté d'absorber le choc des premières crises économiques d'après-guerre, d'une tectonique des plaques sociétale dont les répliques secouent encore le pays aujourd'hui. Oui, c'est une époque lointaine mais pourtant si proche. Giscard d'Estaing était président lorsque je suis né, il était l'image du pays dans lequel l'avenir était possible sans être épouvantable. Cette France là, qui provoque tant de nostalgie aujourd'hui, n'existe plus et Valéry Giscard d'Estaing a rejoint mercredi soir les livres d'Histoire, définitivement.

Tto, emprunt d'une certaine nostalgie