Lambeaux de mémoire

Le pied toujours gaillard quoi que moins assuré, elle s'avança, m'avisa du regard ... Je lui disais quelque chose manifestement mais elle avait dans l'idée de passer cette table où nous l'attendions pourtant, n'ayant certainement pas compris ce que le maître d'hôtel lui avait indiqué probablement trop rapidement.

Je la rattrapai en parlant bien fort et en commençant ma phrase par son prénom pour que cela l'interpelle : "On est ici Mariette. Comment vas-tu ?" lui ai-je lancé avec beaucoup d'assurance comme si rien n'était différent d'avant, comme si le raccord avec nos souvenirs d'enfance était parfait. Dieu sait que nous en avons des souvenirs tant attachés au restaurant en question qu'à nos hôtes dont nous étions conviés à célébrer les 70 ans de mariage.

Si les noces sont de platine, tout n'en a pas la résistance mais les souvenirs sont tenaces. Je me revoyais jouant au ballon sur les grandes pelouses du parc des Ibis du Vésinet, là où le temps n'a aucune prise, là où tout est pareil depuis des dizaines d'années avec l'imperceptible sensation d'un mouvement inefficace à changer l'environnement. Tout est comme figé et il n'était pas bien difficile de faire ce retour en arrière. Même Mariette changeait peu : quelques rides en plus, une canne désormais pour marcher mais sinon, la même avec toujours le même rire de cocktail un peu snob tellement emblématique de la banlieue bourgeoise ouest de Paris.

Lui, René, arriva quelques minutes plus tard plus difficilement à telle enseigne que j'en ressentis le choc. Je l'avais vu il y a plus d'un an encore vif pour un homme de 89 ans mais là, à 90 ans le poids des années semblait si lourd à porter qu'il avait décliné très sensiblement. Il me reconnut tout de suite alors que Mariette prit la précaution de ne pas m'appeler par mon prénom immédiatement ... je me demande même si je l'ai entendue le prononcer. Mais indubitablement, elle m'avait reconnu puisqu'elle me parla de ma grand-mère, sa tante.

Un peu dépassée mais très heureuse que ce déjeuner ait pu se faire, leur fille essaya de mettre un peu d'ordre et je l'aidai à faire rapidement un plan de table qui se tienne. Je me retrouvai à côté de Mariette et je lui annonçai qu'elle avait intérêt à se tenir à carreaux parce que j'étais là pour la surveiller. Avec toute la tendresse des vieilles personnes qui savent déjà qu'elles ne peuvent soutenir la moindre bataille, elle m'annonça capituler d'avance avec un éclat de rire qui faisait plaisir.

Il fallu choisir quoi manger, trouver des sujets de conversation, répondre à plein de questions qui se trouvaient être les mêmes à dix minutes d'intervalle. Oui, René et Mariette célébraient leurs soixante-dix bougies maritales mais la tête n'était plus vraiment là, de façon assez persistante chez elle, assez nouvelle chez lui. C'est ainsi que je lui rappelai environ trente fois que le jeune homme assis à l'autre bout de la table était mon frère et à côté c'était sa compagne, la mère de la petite fille assise à côté de moi et Zolimari puisque nous avions trouvé plus pratique de faire du baby-sitting en même temps. La persistance de la question tantôt adressée à moi, tantôt à ma mère démontrait qu'il appartenait à un passé trop récent pour pouvoir imprimer encore. Pourtant, mon frère les a bien connu ... ils l'ont gardé comme moi mais voilà, tout part même ces souvenirs de plus de 35 ans.

Comme pour conjurer la fatalité, René se décida à chanter sa chanson fétiche qu'il connaissait encore sur le bout des doigts. Il raconta encore des histoires dont il avait le talent de les rendre truculentes et terriblement drôles. Mariette s'esclafait alors qu'elle pouvait encore terminer toutes les phrases ... Conjurer l'inexorable fuite de la mémoire, éviter la fuite de leur histoire par ces petits artifices qui faisaient du bien à tout le monde, ce repas festif avait aussi cette finalité et je m'employai à servir la cause. Je parlais de nos vacances récentes, je montrais des photos, je taquinais René sur son titre de Président du club de pêche, je leur emboîtai le pas sur une coupe de champagne destinée à célébrer ce si bon repas, ce moment convivial semblable à une oasis dans ce désert de l'oubli.

Oh certes, il y eut des moments délicats ... Des "Tu sais, je suis tellement fatigué que je voudrais mourir maintenant", "Ah vraiment ? Je ne me souviens pas de cela tu vois" et encore des "Dis moi, qui est le jeune homme à côté de ta mère ?" revenant avec la régularité du quatrième top de l'horloge parlante. Pourtant, il fallait ne reien laisser paraître, traiter tout cela avec désinvolture comme autant de plaisanteries quasi burlesques pour éviter d'avoir à être affecté par l'effroi. La fuite du passé d'abord immédiat puis tout le reste de façon progressive est terrifiant mais inéluctable pour ce qui les concerne et la moindre chose à faire est de jouer cette comédie de la normalité tout en sachant très bien que demain il n'en sera plus rien. Quelques photos témoigneront de ces instants, elles seront choisies avec précaution pour masquer l'outrage des printemps accumulés qu'il devient quasi-impossible de dissimuler.

C'est ainsi que ce repas s'est déroulé, chacun essayant de s'accrocher aux lambeaux de mémoire qui étaient les leurs. Il fut difficile de le convaincre de faire une petite promenade sur le bord du ruisseau, là où nous allions voir les cygnes quand j'étais petit, à l'endroit même où ils me mettaient en garde de ne pas trop m'approcher pour éviter de me faire pincer. Rien ne change finalement et la Ninette prenait, sous mes yeux, exactement ma place ou celle de son père en jouant aux mêmes endroits, sur le même petit pont. Troublant ... tellement que mon frère en était hyper mal-à-l'aise, lui qui a décidé de fuir ce chapitre de son enfance pour tout un tas de raisons.

Il ne faut jamais regretter ce genre de moments en se lamentant du passé révolu qui ne reviendra plus. Je voulais être là parce que je pense intimement que c'était certainement la dernière fois que cela était possible ainsi. Le premier qui partira emportera l'autre tant ils sont indissociables, Mariette me rappelant furieusement sa mère qui a fini sa vie affectée du même mal jusqu'au stade des délires. Jamais regretter de donner un peu d'air frais à ces personnes qui font partie de notre histoire et qui se trouvent désormais dans le brouillard de l'oubli se propageant comme le venin s'instile. Jamais regretter de partager, avec les limites de leur état, ces moments de complicité venant se rajouter à ceux qu'ils ont désormais oubliés. 

"Dis moi, qui est le jeune homme là ?" me demanda-t-elle en n'avisant, pour une fois, plus mon frère. "C'est Zolimari, tu te souviens, c'est mon compagnon ..." Je savais très bien qu'elle ne s'en souvenait pas mais elle fit comme si, ma réponse étant déjà oubliée dix secondes plus tard. C'est cela le plus terrible : se dire que l'on doit désormais composer avec la stricte immédiateté, le reste du passé se délitant au fur et à mesure comme autant de fragmentations de leur passé ne pouvant plus résister à l'implacable chute et au cruel détachement programmé. Je me console de cette impitoyable maladie en me disant qu'ils ne souffrent pas autant que pour d'autres affections.

Charles de Gaulle disait que la vieillesse est un naufrage ... Le bateau de Mariette et René n'en est pas loin et les voiles de leur passé partent déjà en lambeaux.

Tto, paradoxalement ravi de ce moment fort en émotions