A la suite de mon billet précédent sur un sujet tellement proche qu'il est pratiquement le même, on m'a adressé un petit message témoignant d'une incompréhension ou plus exactement du fait que mon explication n'était pas complète sur le sujet de ma fascination pour les affaires vaticanes du moment ...

Hier le conclave destiné à permettre l'élection du Pape suivant s'est ouvert. A force d'entendre les éditions spéciales ou les reportages sur le sujet, tu commences à savoir comment ça va se passer, la fumée blanche toussa et le "habemus papam" final, sorte de bouquet final d'un feu d'artifice électif. Oui mais voila ... j'ai la prétention de t'en apprendre un peu plus en t'expliquant le plus clairement du monde pourquoi je trouve cela fascinant.

Chapelle Sixtine ConclaveC'est ça que j'aime bien aussi ... Les petites particularités séculaires qui rendent la procédure et les origines des telles ou telles pratiques très surannées mais intangibles ! Tiens regarde : la Chapelle Sixtine [ci-contre] aménagée pour le conclave ... Pourquoi elle ? Parce qu'elle est AMPHIPROSTYLE ? Pas du tout, cela n'a rien à voir ... Déjà, il faut que tu saches que tous les conclaves ne s'y sont pas déroulés. Anciennement appellée la Capella Magna, elle fut l'objet d'une restauration pour lui donner les mêmes dimensions que le temple biblique de Salomon au XVè siècle. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle tous les conclaves ne s'y déroulèrent pas. Depuis 1492, tous les papes furent élus à l'intérieur de cette chapelle aux peintures mondialement connues [jusqu'à 20.000 visiteurs quotidiens]. Ensuite, "le jugement dernier" peint par Michel-Ange comme incarnation du regard divin sur l'activité des cardinaux délibérant n'y est pas pour rien ...

Les cardinaux électeurs s'y installent pour voter et débattre. Sont également présents dans la chapelle Sixtine les personnes indispensables au bon déroulement des opérations de vote, essentiellement les cérémoniaires et un secrétaire pour assister le Cardinal Doyen qui préside au bon déroulement des opérations.

En vertu du droit canonique actuellmeent en vigueur et conformément au motu proprio Ingravescentem aetatem du 21 novembre 1970, les seuls électeurs sont les cardinaux désignés par le Pape de moins de 80 ans. On observera également qu'une seconde condition tient à la composition du conclave : les cardinaux ne peuvent être en nombre supérieur à 120 [il y en a 115 cette fois-ci]. Officiellement, tout homme baptisé vivant en règle avec l'Église peut prétendre au pontificat, mais la pratique a fait en sorte que les mauvaises surprises cessent et que ce soit toujours l'un des cardinaux membres du Collège cardinalice qui soit élu. Urbain VI fut le dernier Pape non-cardinal élu en 1378.

Légalement, l'entrée en conclave débute au moins 15 jours après la mort ou le renoncement du Pape précédent [ce délai ne peut excéder 20 jours et se compte en jours calendaires et non ouvrés]. Comme il est de tradition, les cardinaux [et ce que nous appellerons le personnel assesseur comme les médecins et autres] prêtent le serment de respecter le secret du vote et d'en accepter le résultat.

Les sessions se déroulent en demi-journées, chacune devant permettre la tenue de deux scrutins [donc 4 vortes possibles par jour]. Il est bien entendu, comme chacun sait, que tant qu'un Pape n'est pas élu, le conclave continue. Mais d'ailleurs ... quand est-ce qu'un Pape est élu ? Un cardinal est élu Pape lorsqu'il concentre sur son nom les 2/3 des suffrages exprimés.

Alors qu'il y a plusieurs centaines d'années les électeurs séjournaient au sein de la chapelle Sixtine, la règle s'est assouplie : désormais, les cardinaux séjournent pour la durée du conclave à la résidence Sainte-Marthe, construite à cet effet dans l'enceinte de l'État de la Cité du Vatican.

Avant l'ouverture du conclave, pas de campagne électorale ni même de débats sur l'identité du Pape. On ne fait que débattre des orientations du prochain pontificat lors de Congrégations générales. C'est le préalable à l'élection du nouveau Pape qui sera élu, ce dernier étant alors en théorie lié par les conclusions des congrégations.

Le matin du premier jour du conclave, on célèbre la messe ... une messe dite pro-eligendo pontefice en la Basilique Saint-Pierre de Rome. C'est la messe d'élection. L'après-midi même est consacrée à l'entrée en conclave. Le premier scrutin peut se dérouler dans la foulée ou alors, le doyen cardinal peut repousser le premier scrutin au lendemain matin. C'est le seul moyen pour l'ancien Pape d'avoir un brin d'influence sur le conclave : celui-ci est présidé par le doyen du Collège des cardinaux, qui traditionnellement est aussi l'évêque d'Ostie, désigné par ... le Pape !

Après chaque scrutin enregistré, les cardinaux communiquent les résultats de leur délibération au reste du monde par l'intermédiaire d'une cheminée reliée à un poele dans lequel sont incinérés, au moyen d'un feu de paille, tous les bulletins et la feuille de vote dudit scrutin. Attention, cette cheminée est installée spécialement pour la cause. Si la fumée est noire, le vote n'a pas permis de dégager un nouveau Pape, si la fumée est blanche ... "Habemus Papam". Sauf que ... à force de jouer avec la patience des fidèles, on n'a pas toujours discerné exactement la couleur de la fumée en question. C'est pourquoi, depuis 2005 et l'élection de Benoit XVI, on a aménagé le système en recourrant à des fumigènes colorants fabriqués par un poêle électronique. En outre, on a décidé désormais de faire sonner les cloches de Saint-Pierre en accompagnement de la fumée blanche afin d'éviter les hésitations des fidèles un peu dubitatifs devant la cheminée.

Si le conlave a permis de dégager le nom d'un nouveau Pape, celui-ci ne prend juridiquement fin qu'à partir du moment où le cardinal élu aura répondu favorablement à la question du cardinal doyen "Acceptasne electionem de te canonice factam in Summum Pontificem ?" [Ok, je te traduis ... Acceptez-vous votre élection canonique comme souverain pontife ?] puis à la seconde question cruciale "Quo nomine vis vocari ?" [ce qui veut dire  "de quel nom voulez-vous être appelé ?"]. Une fois ces deux ultimes formalités, le Pape est proclamé par le cardinal protodiacre au balcon central de la Basilique Saint-Pierre de Rome, le Pape devenant, de fait, Evèque de Rome.

Mais alors ... le nom du Pape justement ! Comment ça marche cette histoire ? C'est le nouveau Pape qui choisit son prénom de pontificat parmi la liste des saints reconnus par l'Eglise. Et là, le choix est large. Traditionnellement, le nouveau Pape choisit pour nom celui du Pape qui l'a nommé évèque d'où une certaine continuité. Sauf que parfois, c'est un autre critère qui rentre en compte. Jean-Paul Ier choisit ce nom soit en référence à l'église de Venise dont il était l'évèque, soit en référence à ses deux prédécesseurs Jean XXIII et Paul VI [on notera d'ailleurs que c'est le seul Pape à avoir assumé la numérotation "Ier" de son vivant, et qu'il fit un précédent en créant un nouveau prénom de Pape depuis 913 après Jesus-Christ]. Le champ des possibles est large et nombre de prénoms de papes n'ont qu'un seul exemplaire : Pierre, Lin, Anaclet (ou Clet), Évariste, Télesphore, Hygin, Anicet, Sôter, Éleuthère, Zéphyrin, Pontien, Antère, Fabien, Corneille, Denys, Eutychien, Caïus (ou Gaïus), Marcellin, Eusèbe, Miltiade, Marc, Libère, Sirice, Zosime, Hilaire, Simplice, Symmaque, Hormisdas, Silvère, Vigile, Sabinien, Séverin, Vitalien, Donus, Agathon, Conon, Sisinnius, Constantin, Zacharie, Valentin, Formose, Romain ou encore Landon.

Et pourquoi c'est fascinant ? Parce que c'est immuable. Parce que c'est secret. Parce que le Vatican [dont l'indépendance ne procède que de la négociation politique initiée entre le Saint-Siège et Benito Mussolini au moyen des Accords du Latran du 11 février 1929, donc assez récente tu en conviendras]est très atypique : c'est l'un des seuls états européens à désigner son chef d'Etat de façon aussi fermée et finalement anti-démocratique ; c'est un état qui compte 823 habitants sur une superficie totale de moins de 0.45 km² ; c'est un état qui cumule plusieurs langues officielles : l'italien pour l'État de la Cité du Vatican, le latin pour l'Église catholique romaine et langue juridique du Vatican, le français pour la diplomatie du Saint-Siège [le Vatican est enregistré comme État francophone auprès des organisations internationales], l'Italien, pour le dialogue avec le diocèse de Rome, le français, l'anglais, et l'espagnol; pour le dialogue avec les catholiques du monde entier, l'allemand et le français pour l'armée du Vatican et les gardes suisses. Je ne te rappelle pas que le Droit applicable est propre et consiste en un code canonique. C'est un régime qui n'est absolument pas représentatif ni parlementaire. Ouais, je trouve tout cela assez fascinant ... en tout cas bien plus que la Reine d'Angleterre ...

Tto, qui adore ces trucs là

le mot du premier2

AMPHIPROSTYLEadjectif invariable
Terme architectural désignant les temples particulièrement grec et romain possédant des rangées de colonnes en facade, à l'avant et à l'arrière mais sans colonne sur les côtés. Un des exemples les plus connus est le temple d'Athéna Niké, au portique tétrastyle ionique.