tto___la_world_companyA l'heure où tu liras ces lignes, j'aurai déjà choisi, pour la 2.262ème fois, la cravate qui entourera mon cou ... Cruel dilemme que de la choisir parmi les plus de 80 qui peuplent mon placard, parce que je la veux classique mais particulière, unique mais à l'image des autres, singulière mais habituelle.

Ce matin, j'aurai fait le chemin une dernière fois ... ce chemin que j'ai tant fait, pendant plus de dix années. Évidemment, on a beau s'y préparer : rien ne sera tout à fait comme je l'ai anticipé. Il y a, dans le livre de la vie, des instants où le bruit des pages qui se tournent s'entend davantage ... Ce matin, j'observe avec acuité tous les petits repères que je n'aurai plus dès demain ... tous les points de rencontre acquis depuis dix ans qui voleront en éclat pour être remisés dans le grenier de souvenirs révolus.

On pourrait croire que le changement amorcé est planant et euphorisant ... On pourrait mais ce serait oublier l'impact de cette décade, méprendre à quel point elle fut prégnante humainement parlant, démonétiser les souvenirs qui lui sont rattachés ... Ce soir, je ne ferai plus partie des effectifs de la World Company.

Mon bureau n'a jamais été aussi bien rangé, les collègues n'ont jamais été aussi chaleureux [et probablement sincères pour ceux qui ont pris la peine de venir à ma rencontre ces dernières semaines], la nostalgie n'a jamais été aussi palpable jusqu'à en devenir étouffante, ces couloirs ne seront plus jamais mon quotidien. Depuis plusieurs jours, je suis en sursis, déjà ailleurs, détaché du devenir d'une World Company à l'avenir de laquelle je ne pense qu'avec craintes et regrets.

Ce soir, je remettrai à la DRH mon badge sur lequel je suis photographié en cravate noire sur une chemise noire, ma place de parking n°369, mon pc portable sur lequel j'ai écrit tant de choses ... La prochaine fois, je reviendrai en tant que visiteur, presque anonyme.

Depuis plusieurs jours, les visites se sont succédées ... de vrais témoignages de ce que je ne suis si infecte, que c'était sympa de bosser avec moi, qu'on va beaucoup me regretter, que c'est bien dommage de partir, que c'est toujours les meilleurs qui s'en vont les premiers, toussa toussa ... Je rétorque toujours, après quelques remerciements, que contrairement aux aparences, je ne suis pas mort mais que ces éloges presque funèbres me donnent malgré tout cette étrange impression.

A l'heure où je ne ferai plus partie des effectifs, je repenserai à ces joies nombreuses, ces peines inutiles, ces sourires témoignant de jolis coups dont il parait que j'ai l'audace et le savoir-faire, ces éclats de rire innombrables, ces succès qui rendent mon bilan très positif [sans fausse modestie] au point que j'en suis extrêmement fier, ces hommes et femmes avec lesquels j'ai eu un infini plaisir à travailler comme je leur écrirais aujourd'hui en guise de dernier message. Parmi eux, il y a ceux pour qui je conserverai longtemps une tendresse très particulière ... ceux qui sont parvenus à franchir le rubicon de l'amitié profonde nonobstant le fait que je m'applique à ne jamais mélanger le travail et le reste.

C'est toutefois sans regret que j'abandonne ce navire puisqu'on y croise malheureusement une idiote à qui l'on a donné des pouvoir qui outrepassent les indigentes compétences dont elle est pourvue et qui sont à des années lumière de ce qu'elle tente de faire accroire, étant précisé que cette trisomique ne doit plus convaincre qu'elle-même ou la clique qu'elle est parvenue à constituer autour d'elle, comme une fange servile et courtisane ... ceci au détriment des intérêts de la World Company qui furent, pour moi, une priorité pendant dix années ... tout son contraire en somme. On ne peut forcer les gens à être intelligents, les marquises dégénérées de son espèce sont probablement pire que le reste et je ne veux pas assister, impuissant, à son oeuvre de destruction de ce que j'ai façonné. Au surplus, rien n'autorise cette dinde prétentieuse à agir à mon endroit de la façon vexatoire qu'elle a cru pouvoir se permettre. Je n'ai donc que du mépris [et un nombre conséquent de tacles par derrière] à l'endroit de la trisomique.

J'aurai la gorge serrée ce soir, en refermant la porte de mon bureau, en emmenant mon dernier carton, en rendant la clef de mon bureau, en sortant du parking ... Les yeux humides seront certainement de mise, à l'instar de ceux que je croise depuis hier [et Dieu sait que je n'aime pas les gens qui pleurent surtout si c'est de ma faute]. Et puis, je m'éloignerai ... avec dans la tête les notes des "paradis perdus" de Christophe ... l'esprit perdu sans cette veste de soie rose mais avançant un peu morose tant la mélancolie immédiate sera grandiose ...

... repensant à ces paradis perdus. Surtout, je repenserai à ce que m'a dit mi-juillet, dans le hall de la World Company un collègue que j'aime bien [et qui bosse au marketing ... comme quoi ...]. Me confiant qu'il ne serait pas là aujourd'hui, il m'a dit au revoir, me souhaitant tous les succès que je mérite selon lui et, avec toute la franchise que l'on peut lire chez quelqu'un qui ne ment pas, il m'a dit avec une voix presque tremblante d'émotion : "Merci pour tout ce que vous avez fait et été. Sachez en tout cas que ... c'était ... un véritable plaisir".

Tto, ému mais qui tourne la page